« Il n’y a plus de Charlie » scande le kiosquier

Kiosque bd de Strasbourg, Relay de la gare de l’Est, Paris 10e. Mercredi 14 janvier 2015. 6 h 47.

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Seuls ceux qui ont passé commande auront leur « Charlie Hebdo ».

Il est 6 h 47 et le kiosquier le rappelle déjà : Il n’y en a plus. Mais hier vous m’avez dit que vous ouvriez à 7 heures ! s’étonne un jeune quadragénaire qui vapote sa première e-cigarette. Le temps de tout mettre en place… j’en n’ai plus, s’excuse le kiosquier.

Je vous en ai commandé un hier, tente un jeune homme d’une voix lourde de sommeil, les épaules soudées à son gros bonnet. Le kiosquier s’étonne. Hier, mais à quelle heure ? Ben… dans l’après-midi, enfin vers là quoi… Quel est votre nom ? demande le marchand de journaux en consultant son bloc notes sur lequel il a consigné ses commandes. Mais il ne se souvient pas de celle-là, ne retrouve pas ce nom-là. Le gros bonnet n’insiste pas, préférant filer doux à la gare de l’Est qui abrite tant de Relay.

Mais là non plus, y en n’a plus. La foule s’amasse par petits groupes d’incrédules autour du présentoir de journaux. Résignés, la plupart attrapent un Canard au vol, d’autres veulent y croire encore, se retournent vers les caisses, demandent… Le caissier scande la même litanie à intervalles réguliers : On n’a plus de Charlie Hebdo.

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On se console avec le « Canard ».

Déjà ? demande un homme. Depuis quand ? On est ouvert depuis 5 h 40, rappelle le professionnel, alors…

Et le hors série de Siné, vous l’avez ? Euh… oui ! répond une employée, mais on n’a pas encore eu le temps de le sortir. Et elle file dans la réserve en chercher une liasse.

Un quinquagénaire en par-dessus brun et lunettes sans monture et une trentenaire tout en noir et baskets blanches se sont arrêtés en sortant, dépités, du Relay. Leurs visages sont tristes, leurs têtes inclinées vers le sol se balancent doucement dans un mouvement d’incrédulité. Deux silhouettes rappelant toute une foule place de la République.

Mais c’est pas possible ! C’est pas possible… répète le monsieur, c’est pas possible qu’il n’y en ai déjà plus ! Il fallait en commander, regrette, un peu écœurée, la jeune femme. En commander ? Mais c’est pas possible : ça ne se fait pas ! s’indigne le quinquagénaire. Puis, comme incapable d’entendre une mauvaise nouvelle de plus à ce sujet, il s’encourage : il doit y en avoir chez d’autres marchands de journaux !
Pourtant, il est 7 heures et tous les Charlie ont disparu. Il y en aura d’autres demain, rassurent certains kiosquiers. A 5 h 40. Mais aujourd’hui, il n’y en a plus. Faut faire un dessin ?

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Où est le « Charlie » ? demande-t-on sans arrêt.

Et si la première phrase d’un conte de Marcel Aymé disait vrai ?

Marcel Aymé, « En Attendant », in Le Passe Muraille, Editions Gallimard, Folio, Paris, 1943, 1972, pp. 205-222.

lepassemurailleIl existe des histoires de queues dont la première phrase semble être tout droit sortie d’un conte de fées. On aimerait qu’elle ne s’arrête jamais.

Dans sa nouvelle « En attendant », Marcel Aymé fait parler quatorze personnes. Quatorze personnes d’âge et de conditions différentes patientant à la porte d’une épicerie parisienne.

Que faire d’autre en temps d’Occupation, puisque ce qui attend un vieil homme est un logis sans feu ; une enfant, la faim ; une jeune femme, des souvenirs enfuis avec son homme désormais prisonnier ; une vieille femme, un Dieu qui n’existe plus depuis que ses deux vrais œufs se sont brisés ; une mère de famille, les yeux trop grands et les ventres trop vides de ses quatre enfants ; une fillette de 12 ans, des chaussures sans lacets depuis qu’un homme sournois le lui a volés ; une vieille fille fatiguée, la solitude et le désœuvrement que la fin de cette guerre sans fin ne chassera pas ; un gamin, l’effroi de sa mère constatant qu’il a perdu toutes les cartes de pain ?

Et puis il y a aussi une fille de mauvaise vie, sans clients pour faire ses « cent francs l’un dans l’autre », même pas un Allemand, depuis que la guerre s’est installée et que « l’époque du tourisme » est finie ; une vieille dame, sans mou pour son chat Kiki ; un homme, sans vin ; un Juif, juif ; une jeune fille, incapable de reconnaître sa rue Caulaincourt depuis que les agents ne lui donnent plus le bras et que les jeunes hommes ne se cachent plus dans les arbres jadis toujours feuillus pour lui lancer des mots doux, des fleurs et des soupirs ; et une quatorzième personne qui n’attend plus rien.

Une quatorzième personne morte dans la queue.

En attendant.

Ce conte bref, qui relate magistralement l’exaspération des Parisiens faisant la queue en des temps difficiles qui ne semblent vouloir finir, commence par une sacrée phrase, une de celles qu’on aimerait ne jamais terminer, juste une fois, juste pour croire, un instant, que la queue est la source de belles histoires humaines.

Un beau début, une fin en soi.

En attendant…

« Pendant la guerre de 1939-1972, il y avait à Montmartre, à la porte d’une épicerie de la rue Caulaincourt, une queue de quatorze personnes, lesquelles s’étant prises d’amitié, décidèrent de ne plus se quitter. » (« En attendant », in Le passe-muraille, p. 205).

Annie Ernaux a passé un an à l’hypermarché sans faire la queue

Annie Ernaux, Regarde les lumières mon amour, coll. Raconter la vie, éditions du Seuil, Paris, 2014.

annie-ernaux-regarde-les-lumieresAnnie Ernaux est allée à l’hypermarché comme je fais la queue, pour voir. Et « voir pour écrire, c’est voir autrement », précise-t-elle justement. Pendant un an, elle s’est promenée dans les rayons, radiographiant les usages et les gens. Exactement comme je fais avec les queues. Autant dire que je me suis jetée sur Regarde les lumières mon amour comme un footballeur amateur sur les mémoires d’Ibrahimovic Zlatan.

Surtout que, fatalement, qui va au supermarché, nécessairement, fait la queue. Et Annie Ernaux, je l’ai lu, est le genre d’écrivain à appeler une queue une queue. En témoigne notamment un passage essentiel dans les Armoires vides.

Or il faut le lire pour le croire, mais durant un an, l’écrivain n’a pas « fait la queue » au supermarché. Et rien que ça, c’est génial ! Bien sûr, l’écrivain décrit l’attente aux caisses, celles avec des hôtes de caisse, celles avec une machine et des hôtes aidant à se passer des hôtes de caisse. Bien sûr, elle décrit l’injonction, de chaque côté de la caisse, de s’y dépêcher.

« Il y a une atmosphère palpable de réprobation à l’égard d’une personne qui s’autorise à prendre tout son temps sans souci de celui des autres. Qui bafoue les règles implicites d’un civisme consommateur. » (p. 46)

Mais elle n’y « fait pas la queue ». Le 7 février, elle écrit :

« L’agitation en tous sens qui parcourt les surfaces tombe brusquement aux caisses. La file d’attente, nasse dont on ne peut pas sortir – sauf à ses risques et périls de se retrouver dans une autre bien pire – nous fige dans l’immobilité. Dans les allées de l’hyper, les gens étaient des présences qu’on croise et voit vaguement. C’est seulement aux caisses qu’ils s’individualisent. » (p. 47)

C’est-à-dire qu’elle décrit comment on passe des rayons à la caisse, ou plutôt aux rayons à la caisse ; comment on devient inévitablement des consommateurs aux aguets, soupesant rapidité ou lenteur, souffrant d’absorber toute « goutte d’attente en trop ».

L’auteure étudie aussi comment, en déversant ses courses à la caisse, on s’expose, on se met à nu sur le tapis roulant, soumis aux yeux et aux jugements de tous. On montre « notre façon de vivre et notre compte en banque. Nos habitudes alimentaires, nos intérêts les plus intimes. Même notre structure familiale. Les marchandises qu’on pose sur le tapis disent » qui on est, autant que les gestes utilisés pour les sortir, les ranger, les séparer de celles du client suivant, payer, ranger son panier… Si bien qu’à l’hypermarché, mieux que de faire la queue, qu’on le veuille ou non, on épie les autres en attendant son tour pour se faire scanner comme un code barre. A l’hypermarché, on ne fait pas la queue, on passe à la caisse comme sous le gril d’une norme aussi tacite qu’incontournable.

« La file d’attente dans laquelle je suis aboutit à [sic] deux caisses. À un moment, il convient de choisir entre les deux caissières qui usinent dos à dos. De procéder à un calcul subtil combinant la vitesse supposée de chacune des caissières et le nombre d’articles du client devant soi. » (p. 50)

Ainsi Annie Ernaux « aboutit dans une file d’attente », décrit ce qu’il se passe « à la caisse d’Auchan », se retrouve « à la caisse, où il y a pas mal d’attente », raconte le 3 juillet que « l’attente aux caisses, ce soir, est interminable » et qu’elle s’y résigne.

« Je tombe dans une espèce de torpeur où le bruit de fond de l’hyper à cette heure d’affluence me fait penser à celui de la mer quand on dort sur le sable. » (p. 64)

Mais jamais elle ne dit qu’elle y fait la queue. Ça en dit long. Jamais elle utilise l’expression « faire la queue » pour signifier qu’elle attend aux caisses. Ce n’est pas un hasard.

Le 11 juillet, Annie Ernaux, est littéralement « prise dans une file d’attente ».

Une « file d’attente si longue qu’elle commençait entre les rayonnages des biscuits, loin d’une caisse invisible. Les gens ne se parlaient pas, ils regardaient devant eux, cherchant à évaluer la vitesse de progression. Il faisait très chaud. M’est venue une question que je me pose des quantités de fois, la seule qui vaille : pourquoi on ne se révolte pas ? » (pp. 66-67).

Le lexique utilisé par l’écrivain pour décrire le passage à la caisse indique toujours une situation terriblement subie. C’est comme s’il servait à prendre acte de l’implacable mécanique dictée par le système consumériste de l’hypermarché qui avorte tout embryon de rébellion, non même pas pour s’y soustraire ou agir dans un autre sens, mais seulement pour le remettre en question.

Aller à l’hypermarché, c’est faire avec ça. C’est mesurer son impuissance à faire autrement, à se singulariser ou se fédérer, à s’individuer même. Et c’est exactement ça qui m’est apparu génial : le fait de dire qu’on se retrouve prise dans une file d’attente à la caisse ne signifie pas la même chose que d’y faire la queue. Annie Ernaux indiquerait de la sorte que « file d’attente » et « queue » ne sont pas synonymes. Ce choix des mots renvoie précisément la queue à son premier sens, ou au moins à son histoire : « faire la queue » est une expression révolutionnaire.

« Faire la queue » sous-entend peut-être qu’il y est possible d’agir, d’être, de s’y rebeller. « Être pris dans la nasse d’une file d’attente » ne permet rien d’autre que de subir. La nuance est de taille. Et, en fin de compte, en choisissant ces mots, ce que suggère Annie Ernaux dans Regarde les lumières mon amour, c’est que les hypermarchés, lieux d’expression poussés des dictats du marketing, à force d’idées pour ne plus nous faire « faire la queue », ont sans doute, bien avant nous, parfaitement compris cette nuance.

Deux Rince Cochon et des côtelettes

Carrefour Express, 49 rue de la Grange-aux-Belles, Paris 10e. Dimanche 13 avril 2014, 18 h 41.

photoIl a une veste verte sans manches et un pantalon assorti. Sous sa veste, une chemisette  à rayures bleues et vertes. Exactement le genre d’habits que pourraient porter les gardes champêtres de Paris, s’il en existe. Il est au téléphone, un petit téléphone à clapet :
– Je termine un travail avec mon collègue, là et je viens. Après, j’te dis. D’abord je termine mon travail…

C’est son tour de passer à la caisse.
– Tu me mets un petit sac, chuchote-t-il en se penchant vers le caissier. Et il continue au téléphone, articulant son autorité :
– Mais puisque je te dis que je termine d’abord mon travail avec le collègue.

Et, d’un geste plus brusque que sa voix, il referme le clapet de son téléphone. C’est quand même lui qui décide, non ?

Il sort l’argent pour payer ses deux canettes de 50 centilitres de Rince Cochon. Presque inquiet, il se penche à nouveau vers le caissier. Il répète en chuchotant aussi vite qu’il peut :

– Tu peux me mettre un petit sac, s’il te plaît ?

Puis, il dissimule rapidement ses bières dans un sac en plastique à 5 centimes. Et se retourne satisfait.

– Ah ! Ben tiens ! Ça fait longtemps. Ça fait vraiment longtemps qu’on s’est pas vu ! s’exclame-t-il en direction d’un homme dans la queue.

L’homme interpellé porte des lunettes, la raie sur le côté, un pack de bière, quatre barquettes de côtelettes de porc et un gros sachet de fromage râpé. Il n’est pas le seul. Trois hommes d’environ soixante ans, d’environ 1,65 m, semblant se préparer pour un repas dominical ibérique patientent à la caisse. Ils ont tous des barquettes de viande dans les mains.

– Éh oui, didonc… ça fait longtemps. Tu joues plus aux boules ? répond l’interpellé. Tu te caches ?

– Moi ? Mais je travaille et habite là ! répond très fort l’homme aux deux Rince Cochon, en pointant fièrement, comme une invitation, l’angle de la rue Juliette-Dodu. Je travaille juste là, précise-t-il, en se penchant en avant pour mieux articuler sa joie.

– Haha ! Tu travailles, toi ? claironne un autre sexagénaire, tout pareil, qui vient d’arriver en se postant juste à côté du garde champêtre. C’est nouveau, ça ! Comme si on allait te croire. On te connaît, hein… Toi, travailler ? haha !

Tout le monde rit. Le garde champêtre rayonne au centre de la blague. Il ne bouge plus, le sourire en suspension. Il tend son col de chemisette vers les copains de la queue, prêt pour la prochaine blague. Il attend. Rien ne se dit. Son sourire reste ouvert sur ses dents jaunes tachées de blanc. Il cligne des paupières, bascule légèrement sur ses appuis, hésite, jette un œil à chacun des copains. Il y a Happy de Pharell Williams à la radio. L’homme en vert aspire de l’air entre ses dents. Ça siffle un peu comme pour dire qu’il est prêt. Mais plus aucune autre blague ne vient.

« Puisque c’est Valls au gouvernement »

Franprix boulevard Magenta, Paris 10e. 1er avril 2014. 20 h 53.

photo(22)Il n’y a qu’une bouteille d’eau minérale posée sur le tapis roulant. Une bouteille à bulles de marque générique. La caisse vient de s’ouvrir. La caissière lui annonce le prix. C’est le premier à profiter de cette nouvelle caisse. Il est petit, jeune, mat de peau, mal rasé. Il a un accent quand il parle.

– Il manque deux centimes, affirme-t-il, sans s’excuser.

C’est comme ça, à prendre ou à laisser.

– Décidément ! s’amuse presque la caissière, il manque toujours des centimes aujourd’hui !

– Ah ça… oui, répond-il, sur le même ton. Aujourd’hui, il manque des centimes. C’est comme ça puisque que Valls est au gouvernement. Il manquera toujours des centimes…

La caissière ne bronche pas. Elle ne lui a pas demandé – je le remarque maintenant – s’il avait la carte de fidélité. Elle soupèse pensivement les pièces jaunes et rouges dans sa main. Puis elle ouvre sa caisse d’un geste clair, signifiant qu’après tout, pour aujourd’hui, le compte est bon.

– Bon courage, dit-il en souriant à toutes les personnes à la caisse. Bon courage, répète-t-il fier de lui, Valls est au gouvernement.

Quand il passe la porte, son dos est voûté.

Une queue, des quenelles : aperçu d’un système d’attente au théâtre de la Main d’Or

Dieudonné dans « Asu Zoa », Théâtre de la Main d’Or, 15 passage de la Main-d’Or, Paris 11e. Mercredi 15 janvier, 17 h 41. 

photo(30)Le passage est très calme. La queue, bien ordonnée sur le trottoir. On la rejoindrait presque sur la pointe des pieds, parce que dedans, on chuchote. Les deux vigiles, crânes rasés, barbes très courtes, font entrer les personnes par tout petits groupes dans le théâtre.

Ce soir, le public du comique insolvable est composé d’hommes, venus seuls ou à deux, âgés entre 25 et 35 ans. À de rares exceptions près : quelques hommes plus vieux, deux ou trois groupes de potes, sept femmes.

Ça avance au compte-goutte, la queue bruisse davantage. On commence à rire un peu, on s’échange des propos sur le ton de la déconnade virile. Par-ci, par là, des rires vraiment plus forts se déploient près du sol. On s’échauffe.

Le brouhaha enfle encore. Parfois certains quittent la queue, toujours au même endroit, armés de leurs téléphones portables. Ces mouvements sont accompagnés d’éclats bruyants. Pendant ce temps, les entrées continuent de s’effectuer avec parcimonie. Une jeune femme passe un dernier coup de fil avant d’entrer :photo(28)

– J’ai juste promis à ma mère qu’elle ne me verrait pas à la télé, assure-t-elle à mi-voix. (Elle clarifie) Je vais voir Dieudonné ! Oui ! Oooh, je suis super contente ! Mais j’ai promis à ma mère qu’elle ne me verrait pas à la télé. Alors je vais éviter les caméras, tu vois. En toute discrétion, quoi… Tiens au fait, t’as vu sur mon mur ? J’ai posté le truc là, Jour de colère. T’as pas vu ? (Très pédagogue) Ben c’est samedi prochain. En fait, il y aura des gens de plein de villes, de toute la France, tout ça, qui vont venir à Paris. Oui, et on va marcher dans Paris pour faire entendre notre colère… Tu vois ? Ben notre colère ! Oui, parce qu’on est vraiment beaucoup à dire que ça va pas là ! … Contre le gouvernement, tout ça. Regarde ! je l’ai mis sur Facebook, on est déjà plus de dix mille à y aller. Tu te rends compte ? (Soudain avec un ton plus grave) Non mais c’est sérieux. Ah oui, c’est très sérieux. C’est organisé par des avocats, des journalistes…

photo(29)De bruyants éclats de rire recouvrent sa voix. C’est que, on se photographie tour à tour sous l’affiche du saltimbanque, la main posée sur l’épaule d’un bras tendu vers le sol.

– Bonsoir Mesdames et Messieurs, vous avez tous des préventes ou des BilletReduc ? claironne soudain un vigile, coupant net tout son dans la queue. Veuillez préparer du liquide ou des chèques Messieurs Dames, nous ne prenons pas la carte bleue.

Queue de l’underground

Expo Datacenter, Temporary Digital Art Gallery, abri Lefebvre, 58 rue Lefebvre, 75015 Paris. Vendredi 10 janvier 2014. 19 h 9.

photo(26)On a été prévenu par un ami organisateur, ou l’ami d’un organisateur. Peut-être par l’ami d’un ami d’un organisateur, mais certainement pas par la presse ou un réseau social. La jauge est trop limitée. Impossible d’accueillir le tout-Paris : seulement 400 personnes peuvent tenir dans l’abri anti-atomique.

Une heure après l’ouverture du bunker, une sacrée file de volontaires espère pourtant assister à cette soirée unique et underground, accueillant expos, installations et performances extra-sensorielles à 26 mètres sous sol. Devant moi, deux hommes discutent musique et v-jaying. Ça va de soi. Trois à quatre personnes abandonnent leur place devant eux.

Quelques rangs derrière, un homme d’environ 27 ans explique à un couple de quadragénaires :

– C’est assez dingue ce bunker. Je l’ai visité une fois illégalement, on avait des lampes-torches. C’était dément, l’ambiance, tout. Dans un coin, il y a même des vieux vélos pour produire de l’électricité ! Je suis aussi allé à une fête organisée par le propriétaire, Xavier Niel. Il est marrant comme mec. En fait, ce sont surtout ses contradictions qui sont marrantes… Il a acheté ça pour créer son data center, enfin un lieu où il stockera toutes les données d’internet, tout ça… En attendant, y a pas mal de fêtes dessous. Pour éviter les squatteurs, j’imagine… 

photo(27)Les deux hommes devant ont disparu. Ils ne sont pas les seuls. Décidément, beaucoup disparaissent dans cette file qui n’avance pas pour autant. Soudain, une amie surgit et m’invite à la rejoindre, là-bas, plus près de l’entrée. Elle vient d’arriver avec quatre potes et l’un d’eux a justement retrouvé un pote posté près des portes !

Les deux hommes qui étaient devant moi sont maintenant à quelques places derrière. On attend encore 1 h 30 sur un sol humide et froid. Des gens retrouvent des amis d’amis devant nous, mais la queue de plus en plus tassée ne laisse bientôt plus de place à d’autres regroupements. La descente dans l’abri s’annonce compromise. Des vagues pessimistes nous contaminent. Tout le monde ne rentrera pas. Tout le monde a trop d’amis. L’appel pour cette soirée underground aurait dû rester plus sous-terrain.

Une vision impressionnante de la queue avant la descente à 80 pieds sous terre, dans l’expo :

[vimeo]http://vimeo.com/84143009#at=376[/vimeo]

Autre aperçu des installations :

[youtube]https://www.youtube.com/watch?v=ujYhzUzENdo[/youtube]

Le coup du parapluie

BHV Marais L’homme, 36 rue de la Verrerie, 75004 Paris. Mercredi 8 janvier 2014. 13 h 53.

– Tu ne veux pas aller voir les chaussures pendant que je fais la queue ?

– Non pourquoi ? répond l’homme aux cheveux presque blancs, le cou serré dans son écharpe semblant tout droit sortie d’un douillet pavillon de Seine-et-Marne.

– Mais parce que tu aimes bien les chaussures ! lui assure sa femme, brunette en caban noir.

photo(25)Ils portent chacun des lunettes à fines montures métalliques. Celles de l’homme sont rectangulaires tandis que la femme en a choisi des ovales. C’est elle qui porte les emplettes : deux paquets de t-shirts en coton blanc, garantis invisibles sous la chemise, et un parapluie noir bien comprimé dans son sachet. Elle s’engouffre en premier entre les sangles délimitant l’endroit où faire la queue, toute gonflée par ce premier jour de soldes. Il n’y en a qu’une pour quatre caisses.

– Tiens ! mais ceux-là ne sont pas stretch ! s’étonne l’épouse en inspectant les achats. C’est pourtant bien mieux en stretch avec un col rond, tu ne trouves pas ?

– Comment ça ? Mais j’ai pris les deux mêmes ! Ils étaient dans un bac.

– Vas vite changer celui-là, propose la femme d’une voix maternante.

Elle dégaine son téléphone portable, répond à un texto. Quand l’homme la rejoint, elle s’empresse de lui donner des nouvelles alarmantes d’Antoine par-dessus les sangles de délimitation. Antoine pense qu’il sera collé en math, il est complètement passé à côté d’un exercice ce matin. Mais l’homme ne réagit pas, il marmonne un « on verra bien ». La femme ne s’émeut plus, offrant un écho ovale aux propos du mari.

Lorsqu’elle atteint la dernière rangée avant les caisses, elle découvre un présentoir de parapluies pliés. Elle en saisit un noir, presque pareil à celui qu’elle tient déjà dans les mains. Elle vérifie l’étiquette, c’est le même prix ! Elle brandit alors les deux modèles pour les montrer à son mari. Lequel est le plus court ? Lequel est le plus fin ? Son sourire triomphe en optant pour le plus pratique. Elle au moins, elle s’y connaît en mathématiques appliquées.

On peut très bien simuler grâce aux jeux vidéos

Paris, France. Le 29 novembre 2013. C’est une queue des grands jours qui s’est déployée tout près des Champs, devant le Sony Store. Pour la sortie française de sa dernière PS4, la marque en vendait 800 aux premiers arrivés, pas une de plus. Formidable. Quadrillage de barrières métalliques, cohorte de geeks insomniaques prêts à sacrifier une nuit contre une console, journalistes, buzz sur internet et tweets à gogo… Tous les ingrédients de la recette – désormais bien huilée – des lancements de ce genre de produits étaient réunis. Car on le sait à présent, un bon vendeur de high tech ne crée pas de désir sans queue. Chic.

waiting-in-line-3d-1Coïncidence ou non, ce même jour, la sortie d’un jeu vidéo en ligne a également ébranlé la Toile. Et, chose inouïe, il s’agit d’un simulateur de queue ! Yeah. L’objectif de Waiting in Line 3D est ainsi de faire la queue pour… faire la queue. Youpi. Heureusement, pour éviter de s’endormir au cours de cette trépidante aventure, on a le droit, en percutant la barre espace, de se foutre de gros coups de poing dans la tête. Chouette. Et cela jusqu’à ce que mort s’en suive. Hourra.

Mais ce n’est ni l’assommant principe du jeu ni aucune autre de ses qualités qui ont tant fait de bruit autour de Waiting in Line. Non, non, non. Ce qui l’a rendu célèbre, c’est que c’est le jeu vidéo le plus ennuyeux jamais inventé. Super. D’ailleurs, son créateur Rajeev Basu s’en enorgueillit. C’était son unique but. Il est très fier, avec une queue, de l’avoir atteint. La classe.

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En tout cas, ce nouveau jeu arrive à point. Car jusqu’à présent il n’existait qu’un simulateur pour faire la queue pour la sortie de la PS4. Maintenant que la console est réellement sortie, il est devenu obsolète. Afin d’éviter de se retrouver sans queue à simuler, on a donc lancé Waiting in Line 3D, comme pour se consoler de ne plus avoir à attendre la sortie de la PS4. La boucle est bouclée. C’est extra.

PS4_Line_SimulatorD’autant qu’avant, on ne pouvait s’entraîner qu’à faire la queue pour acheter une PS4. C’était très ennuyeux. À présent, c’est dépassé : on peut s’entraîner à faire la queue sans raison. Waou. Le rêve. Faire la queue que pour faire la queue. Quel jeu !  Merveilleux. C’est encore plus ennuyeux.

Dites, les créateurs de jeux et autres geeks, frappez-moi la barre espace si vous voulez, mais, c’est moi ou vous avez un rapport étrange avec les queues ?

Épépé, un roman culte qui mêle des queues et une langue inconnue

Ferenc Karinthy, Épépé, éditions Zulma, Paris, 1999, 2005, 2013. 288 pages. 9, 95 €.

epepePrix Goncourt, prix Renaudot, prix Femina, prix de Flore ou prix de la Page 112… La saison des prix littéraires s’achève et, une fois de plus, toujours rien. Aucun d’eux ne distingue l’ouvrage qui renferme les plus belles, les plus passionnantes ou les plus étonnantes scènes de queues. C’est barbant ! Car il suffit de lire, même  un peu, pour mesurer l’impressionnant nombre de livres en abritant une. C’est si incroyable qu’il est à parier que la scène de queue est à la littérature ce que le piment est à la cuisine. On peut faire sans, mais c’est moins fort. L’étrange ouvrage de Ferenc Karinthy, réédité en octobre, se distingue ainsi particulièrement, et sans même rien devoir à son titre, pourtant d’une brûlante poésie : Épépé.

Épépé, c’est l’histoire d’un docte polyglotte qui, à la suite d’une erreur d’aiguillage, atterrit dans un pays dont le langage lui est totalement inconnu. Misant sur ses connaissances encyclopédiques en idiomes, il va tenter de se repérer dans cette contrée où évolue une foule perpétuellement grouillante. Mais les signes et les paroles utilisés ne lui évoquent strictement rien ; il va y perdre bien plus que son latin.

Or, au fil de son épopée, le linguiste se heurte sans arrêt à un obstacle supplémentaire à celui de la barrière de la langue, un obstacle constant et de taille : des queues. « Partout, on voit des files qui serpentent à l’intérieur, souvent jusqu’à la rue », « par endroits les gens s’entassent en fourmilières, ailleurs en longues queues sinueuses ». Où qu’il aille, quoi qu’il entreprenne, « il y a toujours inlassablement une longue queue » qui l’entrave, l’exaspère, lui fait perdre son temps ou son sang-froid. Et parce qu’il s’agit d’une situation répétée et grotesque, les files d’attentes forment une expérience des plus humiliantes pour le savant, l’expression tangible de son échec.

Puis, un jour, « il prend conscience avec frayeur qu’à l’instant, en commandant son petit déjeuner, il s’est à peine aperçu qu’il devait faire la queue pour tout, il en a pour ainsi dire pris l’habitude. Pourtant c’est précisément l’aspect des choses auquel il ne doit absolument pas s’habituer, il le ressent très fortement et très fermement, il en a des palpitations. L’enregistrer ne serait-ce que machinalement dans ses neurones, c’est déjà une façon de l’accepter, d’abandonner le combat, autrement dit de quitter son unique expérience : il est différent des gens de cet endroit. » (pp. 100-101)

Ainsi, dans Épépé, la queue, c’est les autres. Ou plutôt un tas d’autres impossibles à nommer, rencontrer, aimer, ou juste comprendre. Car dans les files d’attentes, personne n’existe en tant qu’individu, sauf le héros, mais au prix d’une lutte infernale pour ne pas s’accommoder au système et se faire dissoudre son individualité. Finalement, la queue est le procédé narratif permettant de cantonner plus encore le linguiste dans son isolement.

Cette intrigue aux accents kafkaïen repose sur un problème de langue. Une langue qui résiste au savoir d’un spécialiste. Cependant, de la deuxième à l’avant-dernière page, le roman regorge tellement de queues qu’on peut affirmer que ce sont elles qui en révèlent le suc. Épépé a été qualifié de « chef-d’œuvre » (Télérama) et de « roman culte » (Inrockuptibles) ; il le doit sans doute à l’art de Ferenc Karinthy d’avoir si bien su mêler langue et queues. Ah ! s’il existait un prix du meilleur roman de queues, cette année, Epépé récolterait de sacrés lauriers.